Le petit tracteur rouge d'Innocenzo Micieli va et vient entre les rangs de vignes, retourne la terre encore gorgée de l'humidité de la nuit, emplit de son ronronnement le paysage délicatement vallonné du Corléonais. Le nom de cette région agricole fertile, située à une cinquantaine de kilomètres de Palerme, est historiquement associé à Cosa Nostra, la Mafia sicilienne. D'ailleurs, le vignoble que travaille Innocenzo, ce matin-là, appartenait naguère au sanguinaire Giovanni Brusca, l'homme qui assassina le juge Falcone en 1992. "Prendre la terre d'un mafieux et la cultiver ? Il y a quelques années encore, c'était impensable. Le simple fait d'y penser, tu étais un homme mort", sourit le paysan en sautant de son engin. Ce Corléonais d'une cinquantaine d'années est l'un des quinze associés de la coopérative Placido-Rizzotto-Libera Terra, la plus importante des trois entreprises agricoles créées depuis novembre 2001 pour exploiter les terres et les biens confisqués aux chefs mafieux : Brusca, arrêté en 1996, mais aussi Toto Riina, sous les verrous depuis 1993, et son successeur à la tête de l'organisation, Bernardo Provenzano, capturé en avril 2006. Recruté pour son savoir-faire en matière d'agriculture biologique, Innocenzo a très vite compris qu'il travaillait dans une coopérative pas comme les autres : "Le vol d'un tracteur et l'incendie volontaire d'une récolte, dès les premiers mois, étaient des signes d'intimidation évidents", se souvient-il.
De l'autre côté de la colline, Salvatore Ferrara surveille le travail de ses ouvriers arc-boutés sur les jeunes ceps. Il est l'un des fondateurs de la coopérative Lavoro e Non Solo ("Du travail, et pas seulement"), née en 2001 sur 10 hectares ayant appartenu à la famille Riina : "Les commerçants de Corleone ont refusé nos bouteilles de jus de tomates, alors on a fait de la vente directe. Les gens avaient peur, même nos amis s'éloignaient". Aujourd'hui, les douze associés de Lavoro e Non Solo exploitent plus d'une centaine d'hectares, aidés de saisonniers et de bénévoles. Les jeunes Corléonais, comme Francesco, le fils d'Innocenzo Micieli, qui viennent de créer la troisième "coop", Pio La Torre-Libera Terra, en juin 2007, ne connaîtront pas la même hostilité que leurs aînés.
"Pour la première récolte, en 2002, il avait fallu faire appel à la justice pour réquisitionner une moissonneuse-batteuse", rappelle Francesco Galante, l'un des dirigeants de Placido-Rizzotto. "Le regard des autres a changé, même si les risques de sabotage n'ont pas disparu", ajoute Salvatore Ferrara. De la pointe de son sécateur, il désigne un champ voisin où une famille de mafieux, assure-t-il, a fait paître ses moutons peu après les semailles.
Désormais, le blé lève en paix du côté de Corleone et les pâtes anti-Mafia sont en vente partout sous le label "Libera Terra". En 2007, 850 000 paquets ont été écoulés dans les rayons bio des supermarchés italiens. Le chiffre d'affaires des trois coopératives a dépassé 1,5 million d'euros en 2007. Elles misent sur leur production viticole pour le développer : "C'est le vin qui exprime le mieux la personnalité de cette terre", affirment les responsables. Fin mars, le nectar produit sur leurs 47 hectares de vignes, sous l'appellation unique Centopassi ("Cent Pas", titre d'un fameux film sur la Mafia), a été sélectionné à Vinitaly, le Vinexpo italien.
Signe que les temps changent, plus de 300 candidats ont répondu à l'appel d'offres des autorités pour la gestion de Pio La Torre, contre moins d'une centaine six ans plus tôt, lorsque les projets de coopératives anti-Mafia cultivaient surtout l'utopie. Mais l'aventure de ces jeunes agriculteurs, qui tentent de faire revivre leur terre dans la légalité - tous les employés ont des contrats en règle -, reste précaire. La plupart ont conservé une autre activité pour joindre les deux bouts. Certains fondateurs ont même dû renoncer. "Ce sont des entreprises à haut contenu éthique et social, mais qui veulent réussir comme n'importe quelle activité économique par la qualité intrinsèque de leurs produits et en créant de la richesse sur le territoire", explique Gianluca Faraone, le jeune président de Placido-Rizzotto. L'investissement de départ est lourd pour ces paysans de la légalité. En raison des lenteurs bureaucratiques, mais aussi de "pressions" des anciens propriétaires, les biens ne sont attribués que sept, dix, voire quinze ans après leur confiscation. Il faut alors remettre en état les matériels rouillés, les bâtiments dégradés, les terres en friche.
Ancien président de la commission parlementaire anti-Mafia, le député du coin, Giuseppe Lumia (centre gauche), plaide pour la création d'une agence spécialisée afin d'accélérer l'affectation des biens confisqués : "Quatre mille ont été redistribués ces dernières années. Il faudrait arriver à dix mille d'ici un an". N'étant pas propriétaires des biens qu'ils exploitent, les "ragazzi anti-Mafia" ne peuvent les donner en garantie aux banques pour obtenir des lignes de crédit. Pas question que l'Etat leur revende ces terrains, notamment en raison du risque de les voir rachetés par des prête-noms aux ordres de la Mafia. "Il faut que la région Sicile crée de toute urgence des fonds de garantie régionaux", avance Giuseppe Cipriani, l'ancien maire de Corleone (centre gauche), qui fut l'un des promoteurs de ces initiatives. Il avertit : "Si les coopératives n'arrivent pas à gagner le défi économique, ce sera une catastrophe pour la lutte anti-Mafia".
Le maire actuel de la petite ville, Antonio Iannazzo, un jeune élu d'Alliance nationale (droite), estime que le processus de reconquête enclenché par les jeunes Siciliens "est irréversible, si l'Etat le veut bien". L'édile a très mal accueilli le retour au pays de Giuseppe Riina, 27 ans, le fils de l'ex-parrain, sorti prématurément de prison, début mars, à cause d'un défaut de procédure. La municipalité a protesté officiellement contre son assignation à résidence à Corleone. "Il y a certes une évolution des mentalités, mais le territoire n'est pas encore mûr pour une telle présence", regrette le maire. L'affaire échauffe les esprits au bar Central. Marlon Brando et Al Pacino s'affichent sur les murs de l'établissement, mais "Toto Riina junior" occupe le centre des discussions de comptoir : "C'est un personnage encombrant, les gens le saluent, ma crainte est qu'il devienne un héros négatif", confie le syndicaliste Dino Paternostro, une figure locale de l'anti-Mafia. Alors, Corleone se réfugie à nouveau dans le symbole de ses coopératives : chaque été, des dizaines de jeunes arrivent de Toscane, d'Emilie-Romagne et même de l'étranger pour aider aux champs, par solidarité avec le combat des jeunes Corléonais. Le soir venu, toute cette jeunesse se retrouve pour un repos bien mérité dans une grande bâtisse récemment confiée à la coopérative Lavoro e Non Solo : la maison natale de Bernardo Provenzano.